Compte-rendu de la conférence de David Servan Schreiber et Boris Cyrulnik


La relation au coeur du bien-être. Tel était le thème de la conférence du cycle "Rencontres avec des hommes remarquables", organisée en partenariat avec les anciens de Polytechnique et de l'ENA.


David Servan Schreiber

« Notre mental est dans chaque cellule de notre corps »

Les capacités intuitives de nos anciens…

Un peu d’histoire pour comprendre l’évolution de la pensée médicale moderne. David Servan-Schreiber nous rappelle que les premiers écrits en matière de santé, datent de 25 siècles. Les chinois, puis Hippocrate étaient convaincus de l’importance des champs énergétiques, dans le corps et l’esprit. La santé et le bien-être résultaient de la cohérence de toutes les relations entres les différents composants du corps. De cette cohérence, naissaient les champs énergétiques favorables. A l’inverse, la maladie s’installait par une accumulation ou une mauvaise circulation de ces fluides énergétiques. Le regard médical se situait au niveau méta, bien au dessus des composants du corps. Peu après JC, le médecin Galien identifiait des liens directs entre une pathologie et un organe. L’analyse passait du niveau méta au niveau macroscopique.

La recherche médicale moderne.

La révolution moderne en médecine arrive au XIXème siècle avec Pasteur et Lister qui mirent en évidence les causes microscopiques de certaines maladies en découvrant le rôle des bactéries et des virus ; Fleming transforme cette découverte avec les antibiotiques. L’accession de la connaissance au niveau microscopique introduit la recherche moderne.L’étape en cours continue sa progression vers le réductionnisme : la génétique cellulaire devrait pouvoir attribuer à chaque pathologie, une cause liée à des disfonctionnements, des anomalies de nos cartes génétiques. Nous abordons une vision mécanistique du fonctionnement du corps. Et pourtant, à certains endroits du globe –en Asie, en particulier-, deux systèmes de santé co-existent avec une efficience que nous redécouvrons très –trop- lentement en occident.

Réconcilier les systèmes de santé

Le postulat des médecins orientaux est le suivant: la médecine occidentale est remarquable d’efficacité pour soigner les crises. La maîtrise intime de nos mécanismes internes, nos connaissances moléculaires et les avancées extraordinaires de notre pharmacopée nous permettent incontestablement de traiter un grand nombre de symptômes pathologiques. Ces traitements sauvent nos vies avec un succès jamais égalé dans l’histoire. Mais savons-nous véritablement soigner la maladie, au-delà des symptômes ? Dans certains cas et en particulier dans le cadre des maladies chroniques, soigner le symptôme ne suffit pas. Les médecins orientaux vont travailler sur la capacité naturelle du patient à restaurer ses équilibres internes, physiologiques et psychologiques, convaincus que nous créons ce type de maladies.

1 cerveau, 2 cerveaux …

Pour comprendre ces mécanismes, il nous faut intégrer un aspect important et reconnu de neuro-anatomie et neuro-physiologie : nous n’avons pas 1 mais 2 cerveaux. Le néocortex, développé tardivement, gère toutes les capacités supérieures de l’être humain : conscience, langage, réflexion, attention, planification…
Notre cerveau émotionnel, le plus ancien, le plus profond, celui que nous partageons avec le monde animal, contrôle le système nerveux autonome qui innerve les organes, la régulation hormonale du corps… et le système immunitaire. Son activité n’est pas directement accessible par les mécanismes de la pensée. Avec les seuls phénomènes comportementaux, il peut conditionner nos cellules naturelles tueuses de bactéries ou virus. En d’autres termes, notre mental est dans chaque cellule de notre corps, de manière inconsciente. La vie ne peut donc être réduite aux composants qui la constituent. Il n’y a vie que lorsqu’il y a relation entre les fonctions, les organes et les cellules. La vie est l’expression de cette configuration. Pour nous aider à comprendre ce mécanisme, rappelons une évidence : le cerveau est un ensemble de neurones connectés. Pour autant, aucun neurone ne porte la pensée. La pensée est bien la propriété émergente des relations entre les neurones…

Réapprendre à maîtriser notre physiologie

Notre première cause de mortalité, en occident, concerne les maladies chroniques, à commencer par les maladies cardio-vasculaires. David Servan Schreiber nous invite donc à ré-écouter ces enseignements de 5000 ans d’âge et à réapprendre à entraîner notre physiologie…
De nombreuses études occidentales, initiées dans les années 90, commencent à mettre très sérieusement en évidence le bien fondé d’interventions comportementales pour soigner ou accompagner un traitement : par exemple, l’impact du stress sur le développement de maladies chroniques et sa conséquence sur la guérison. La démonstration est apportée par un florilège d’exemples, de statistiques, comparant en double aveugle l’état de la maladie, le stress et le résultat des thérapies. Ainsi, l’alimentation, la cohérence cardiaque ou encore la méditation… retrouvent droit de cité, en particulier aux Etats-Unis.
David Servan-Schreiber souligne avec malice que ces recherches ne peuvent pas conduire à un dépôt de brevet. Peut-être l’une des raisons qui explique leur temps d’émergence dans les pratiques d’aujourd’hui…


Boris Cyrulnik

« Croire en moi dépend des autres »

La plasticité de notre cerveau

Depuis quelques années, on sait décrire la plasticité du cerveau, on la rend observable facilement et on la mesure. En d’autres termes, certaines ères cérébrales peuvent être modifiées, sans pharmacopée, uniquement en manipulant l’environnement du sujet. Plusieurs étapes d’analyse ont conduit à cette conclusion :
L’étude contemporaine des traumatismes, a permis d’établir une relation entre un événement extérieur et les représentations mentales intimes du sujet qui les vit. L’analyse de sujets placés en isolement sensoriel ou en privation affective, pour des raisons politiques ou culturelles, a permis d’établir, grâce à l’imagerie médicale, des atrophies du système limbique d’une part mais également, la capacité naturelle, sans médicaments, à restaurer ces atrophies dans des temps raisonnables, par le seul changement du milieu.

L’environnement organise le comportement

Au cours des 2 derniers siècles, les études éthologiques ont révélé la capacité des mammifères à transformer leur comportement par la seule réorganisation de leur environnement : hommes et primates partagent une même évolution d’apprentissage et un même besoin de sécurité affective. Prenons pour exemple :
Le stress prolongé peut conduire à des transformations physiques. Des pédiatres anglais se sont étonnés, au-delà des troubles mentaux, des morphologies particulières d’enfants de la guerre (nanisme, longs bras et longs doigts…). L’étude de ces enfants a mis en relief l’impact des états d’alerte sur les étapes d’endormissement et leurs conséquences sur les sécrétions neuro-endocriniennes, responsables en partie de leur évolution physique.

L’empathie au service de notre développement

Les tests empiriques sur l’empathie, qui consiste à apprendre à se décentrer de soi-même pour tenter la visite du monde des autres, sont particulièrement éloquents. La simple présence de l’autre modifie les apprentissages et les réactions émotionnelles, de manière consciente ou à notre insu, pour le meilleur ou pour le pire… S’il y a arrêt de l’empathie, comme par exemple dans les carences affectives, notre cerveau s’atrophie et nous ne sommes plus, car nous ne pouvons plus apprendre. Au pire, notre incapacité à nous décentrer de nous-même peut nous rendre pervers ou psychopathe.S’il y a excès d’empathie, nous nous dépersonnalisons au point de ne plus compter, ne plus jouir de la vie qu’à travers l’autre.L’environnement, mais aussi l’écologie, façonnent notre organisation culturelle. L’imagerie médicale confirme ces constats expérimentaux et met en exergue toutes les étapes intermédiaires de transformation du cerveau limbique.

Devenir soi-même

A tous les âges de la vie, nous avons besoin des autres pour devenir nous-même, et nous avons désormais neurologiquement l’explication des besoins de la condition humaine : « que je crois en moi dépend des autres ». Pour conclure, Boris Cyrulnik nous rappelle que la philosophie a souvent été précurseur de découvertes médicales ultérieures. Ainsi, la conscience, la mémoire… ont été des concepts étudiés par la philosophie avant d’être récupérés en neurologie et en biologie. L’empathie suit le même cheminement.

Pascale Sevault-Desnos


L’initiative « Rencontres avec des hommes remarquables »

 

Elle a pour vocation de mieux faire connaître des personnalités dont la recherche et le parcours d’hommes sont dignes d’attention et porteurs de valeurs humaines. Ces intervenants sont, par définition, multiples et rattachés à des univers très différents : la science (Trinh Xuan Thuan, astrophysicien, le 12 Janvier), la psychologie et la médecine (B.Cyrulnik-D.Servan Schreiber, le 11 avril), et pour le futur, l’économie, la philosophie, le spirituel dans son sens le plus large etc.… Les intervenants sont choisis, avec un souci de diversité, pour l’originalité de leurs pensées, leurs travaux de recherches et leurs écrits. Pour chacun, l’homme est au cœur de leur démarche de réflexion.

Cette action est initiée et portée par quatre personnes : Pascale Sevault-Desnos, Jean-Marc Sevault (H76), Michel Tardieu (H66- Président du Groupement HEC Solidarité et Action Humanitaire), Jean-Marc Audan.
Les associations des 3 écoles citées ont souscrit à l’intérêt de cette démarche en s’associant aux diffusions de ces conférences auprès de leur propre public de diplômés.

Tous les organisateurs de l’équipe sont bénévoles. Ils ont souhaité, dès le départ, mettre à disposition les économies engendrées par ces conférences au service de programmes humanitaires selon des règles de gestion très précises:
- 50% vers les programmes humanitaires, portés par l’Association Karuna
- 50% pour d’autres associations humanitaires librement choisies par les personnalités qui interviennent.

Karuna est une association humanitaire, loi 1901, statuts déposés en septembre 2004, affirmant son caractère apolitique et non confessionnel. Cette association permet de contribuer, à sa modeste échelle, au financement sur le terrain, de centres de santé, hôpitaux, infrastructures…dont s’occupe personnellement Matthieu Ricard, avec une remarquable efficacité (moins de 1% de frais de gestion pour l’ensemble de ses 30 programmes d’action).


Pour tout contact : info@hommesremarquables.com

[ Retour ]