Il parle extrêmement rarement, et sa présence aux Matins HEC est en soi un événement.
Car Martin Bouygues a beau être à la tête du premier média de France, il trace sa route à l’écart des effets de manche et des phénomènes de mode. Les attaques d’actionnaires un peu insistants, les moqueries de ses concurrents, les conseils des puissants de la planète business glissent sur lui. Depuis vingt ans qu’il a pris les commandes du groupe familial, Martin Bouygues n’a jamais écouté que son instinct.
Amateur de chasse et de pot-au-feu quand d’autres affectionnent golf et cuisine moléculaire, il n’a jamais voulu le costume des autres patrons du CAC 40. Il n’en a d’ailleurs pas le profil : quand les autres alignent les diplômes, lui n’a que son bac en poche. Il revendique une certaine “lenteur”, et garde en mémoire la petite phrase que lui avait glissée son père : “Ne fais pas ce que tu ne comprends pas.”
Un principe auquel il n’a jamais dérogé, et qui s’est jusqu’ici révélé imparable. Par deux fois, déjà, il a refusé d’entrer dans les compétitions les plus courues. En 2000, quand Bercy a vendu les premières licences UMTS, effrayé par des prix dissuasifs, il a dénoncé une “folie collective”. Cinq ans plus tard, Bercy a cédé les concessions autoroutières de l’État. Ses concurrents du BTP se sont lancés, il s’est patiemment tenu à l’écart de ce qu’il considérait comme un métier de “rentier”. Six mois plus tard, il retourne à Bercy. Mais c’est pour racheter les 21 % que l’État détient dans Alstom et tenter une nouvelle diversification dans les transports et l’énergie.
Des cinq métiers du groupe, Bouygues en a hérité certains mais il en a aussi choisi, cédant, rachetant et créant même de toutes pièces, au gré des opportunités. Toujours à son heure. Il refuse d’écouter ceux qui lui soufflent de céder TF1. Et il oppose une fin de non-recevoir à un fameux actionnaire, Vincent Bolloré, quand celui-ci, en 1998, exige qu’il revende Bouygues Telecom. À l’inverse de son ami Nicolas Sarkozy, Martin Bouygues n’a pas d’électeurs à séduire. Ses actionnaires, eux, sont servis. Le chiffre d’affaires a été multiplié par 4,5, le résultat net par 17. Le
cours de l’action vaut 7 fois plus qu’à son entrée en fonction.