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RENCONTRE AVEC des hommes remarquables

compte rendu de la conference du 9 novembre 2006

Utopie : passer du JE au NOUS

Compte-rendu de la Rencontre avec Albert Jacquard.




Albert Jacquard
Scientifique et essayiste




Renouveler notre compréhension du monde

Le XXe siècle a été celui d'une renaissance scientifique extraordinaire. En 100 ans, tous les concepts fondateurs de notre compréhension du monde ont été modifiés. Le temps est devenu variable avec Einstein. L'univers n'est plus stable mais en expansion depuis la théorie du Big Bang, avec un après… et pas d'avant. Notre perception de la matière a évolué avec la physique quantique. Mais surtout, la définition de la vie n'est plus ce qu'elle était.
Lorsqu'en 1953, Crick et Watson révèlent le fonctionnement de la molécule ADN, l'ADN devient une molécule parmi d'autres, peut-être un peu plus compliquée dans son fonctionnement mais on peut la décrire.


La vie, c'est l'aléatoire
A cause de cette découverte, tout ce qu'on appelait " le mystère de la vie ", a été remplacé brutalement par une explication rationnelle, par des phénomènes, des mécanismes, des processus vitaux. On apprend les capacités de fabrication et de reproduction de toutes les cellules. La frontière entre l'inanimé et le vivant tombe. Le mystère de la vie n'en est plus un. La vie apparaît avec l'ADN. La vie, c'est l'ADN !
L'ADN, avec sa capacité de clonage est pratiquement indestructible. On est loin de la définition du Petit Robert qui énonce que " la vie est le propre des êtres qui sont nés et qui ne sont pas morts ". Lorsqu'on se reproduit, " on fait du nombre mais pas du neuf ". Pour faire du " neuf ", il a fallu un autre procédé, celui de la procréation, il y a 1 milliard d'années. Se mettre à 2 pour faire 3. Et, au risque de secouer certaines idées reçues, 3 est aléatoire. L'expérience des petits pois de Mandel le démontre.


Une conscience riche de milliards…
Du coup, l'histoire a pu se raconter : les poissons sortent de l'eau, les lézards se mettent à voler et les primates tombent des branches… Parmi les primates, l'Homo est un primate " raté " et déjà " déraisonnable " : il arrive, du fait du hasard -et non de la sélection naturelle- avec 100 à 150 Mds de neurones au lieu des 7 à 8 Mds de ces prédécesseurs… C'est une catastrophe ! Le cerveau est trop gros pour le bassin de sa procréatrice ! Heureusement, la nature a trouvé une solution : faire naître l'enfant pas fini. Les neurones sont là mais les connections ne sont pas faites. Les 10.000 connections pour chacun des 100 à 150 Mds de neurones, soit une bagatelle de 1 million de milliards, viendront après la naissance… Tout au long de sa vie, l'homme construit son cerveau, à raison de 2 millions de connections par seconde. Un peu moins rapidement en fin de vie, certes.


Notre marche vers la complexité
Avec ces découvertes, un autre concept naît au XXème siècle : celui de la complexité avec Ilya Prigogine. C'est-à-dire l'étude des objets qui ont plus d'éléments, plus diversifiés et en interactions subtiles. Notre histoire peut se raconter comme la mise en œuvre de la complexité depuis le Big Bang. Et, à notre connaissance, le cerveau humain en est la représentation la plus élaborée. Cette complexité fait apparaître des performances inattendues : c'est l'intelligence ; cette capacité à s'interroger, à imaginer, à chercher à comprendre, à anticiper, planifier…
Grâce à cet outil fabuleux, nous sommes capables de mettre en place un réseau de communication avec les autres, de mettre en commun de l'information mais également, ce que nous avons de plus intime : nos espoirs, nos angoisses, nos projets…


Passer du JE au NOUS
En partageant avec l'autre, nous créons, malgré nous, un objet plus complexe que nous-même et cet ensemble a des performances supérieures à la somme de celles des individus qui le composent. NOUS devient plus riche que JE. La rencontre devient essentielle. Le surhomme, c'est l'autre avec moi. Et non moi contre l'autre.
D'objets, nous devenons sujets.
Toutes ces révolutions conceptuelles aboutissent à des constats qui touchent profondément les théologiens mais qui pourraient aussi concerner les politiciens, l'homme de la rue, la société…


L'éducation pour la rencontre
Quel est l'objectif d'une société ? Sur quels critères la juger ? Selon ce qui précède, probablement " sur sa capacité à organiser des rencontres ". C'est le rôle de la famille, certes, mais également celui de l'école. Apprendre à lire et compter… mais surtout, apprendre à rencontrer l'autre. Dans les livres et dans les faits. Cette position réfute les classements, les palmarès, les concours et privilégie le contrôle des connaissances et l'émulation. Il est moins simple de se rencontrer lorsque l'on est en compétition avec l'autre. Dans cette logique, " la réussite solidaire est préférable au palmarès solitaire ".
Cette position vient compléter Darwin et sa théorie de l'évolution qui appelle la compétition, puisque seuls les plus forts survivent. Mais la théorie de Darwin est partielle. Elle a été écrite avant l'analyse du processus de procréation. La génétique mathématique et ses rapports de probabilités sont plus réalistes que la seule sélection naturelle. Il y a au fond et contrairement à toutes attentes, peu de rapports directes entre le géniteur et l'engendré.
" En tirant tous ces fils, le rugby à 15 pourrait devenir le rugby à 30. 31 avec l'arbitre "


Pascale Sevault-Desnos



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