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RENCONTRE AVEC DES HOMMES REMARQUABLES

compte rendu de la conference du 05 avril 2007

L'amour de la haine
Réflexion sur les passions politiques

L’expérience totalitaire relativement récente en Europe aurait dû apprendre aux hommes à ne pas haïr et à ne pas cultiver et aimer la haine. Et pourtant… Le 5 avril, Rencontre avec des hommes remarquables recevait Alain Finkielkraut.

À propos d’Alain Finkielkraut : professeur au département Humanités et Sciences Sociales à l’École polytechnique, il y enseigne la culture générale et l’“histoire des idées”. Considéré comme l’un des plus grands philosophes contemporains, il se distingue par son anticonformisme intellectuel.

 

Par Michel Tardieu (H.66)

La querelle Sartre/Camus riche d'enseignements
Pour Sartre, tout est lutte des classes et guerre civile, confrontation oppresseur/opprimé. C'est cela la vérité de l'Histoire, qui rend la haine inéluctable et légitime : celui qui ne s'engage pas du côté des oppresseurs. Camus fait aussi l'éloge de la révolte. Mais souhaitant préserver l'idée de nature, il entend que l'âme du révolté n'est pas mue que par la haine. Il veut concilier la révolte et la mesure et fait ainsi émerger une pensée antitotalitaire. Camus reproche à Sartre son indulgence pour les régimes totalitaires et cette vision purement politique et historique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la haine était certes légitime. Après la guerre, certains -comme Sartre- ont voulu faire de cette haine un modèle de vérité poilitque débouchant sur les totalitarismes, se réjouir que l'on reste dans le culte de la haine. D'autres - comme Camus- ont souhaité transformer l'appétit de haine en désir de justice, rétablir une amitié française, ne pas laisser la critique rejoindre l'insulte. Camus dit : "Maintenant que la guerre est finie, il faut refaire notre mentalité politique." Camus, avec René Char, s'oppose ainsi aux stratèges souhaitant "arrêter de faire se lever sans cesse des moissons d'opposants pour que la faux ne rouille pas". Il y a d'un côté Sartre qui aligne la politique sur la guerre civile et l'amour de la haine, et de l'autre Camus pour qui la politique est un espace où s'échangent des arguments et qui n'est pas la continuation de la haine par d'autres moyens.

L'égalité est-elle bonne pour la démocratie ?

On aurait pu penser que l'effrondrement des totalitarismes grâce à la dissidence (Soljenitsyne, Vaclav Havel, etc.) donnerait définitivement raison à Camus. Or le climat actuel ressemble à celui des années 50, et Sartre semble à nouveau l'emporter sur Camus. La mentalité politique se défait sous les coups de l'amour de la haine, et la démocratie moderne affirme l'égale dignité de tous les hommes. L'idée d'égalité ne cesse d'avancer mais on peut craindre que cette dynamique égalitaire n'aille trop loin. De l'idée de l'égale dignité des individus, on passe rapidement à l'idée du "tout est égal". Nous y sommes aujourd'hui avec l'idée d'une égale valeur des cultures, des oeuvres, des pratiques. La transmission de la culture est alors mise en péril : en croyant défendre la démocratie, ceux qui ne voient que ce grand message égalitaire prennent en fait le risque de détruire la démocratie. Si vous vous en inquiétez, vous êtes qualifié de réactionnaire et très vite la haine s'installe et autorise l'accusation de raciste. Ainsi, dire qu'on a des doutes sur la valeur et la qualité du rap, c'est faire scandale ! Pourtant Diam's n'est pas Rimbaud, Verlaine ou Apollinaire... On vous dit alors que vous insultez la jeunesse et, pis, l'adolescence métissée, et on vous accuse de racisme -sorte de peine de mort civile- alors que vous ne souhaitiez qu'émettre un jugement esthétique.

Une attitude antiraciste obsessionnelle et idéologique
Enfermer un individu dans son appartement et vilipender son origine sont odieux. Mais l'idéologie s'en est emparée et disant : puisque le racisme a affirmé la différence entre les hommes, on doit aujourd'hui affirmer leur égalité. L'antiracisme devient une vision et même une division du monde. L'opposition oppresseur/opprimé devient celle entre le raciste et l'exclu. Les émeutes de novembre 2005 ont été un grand moment de haine, avec le côté euphorique et festif de la haine. Celle-ci a été avalisée par l'antiracisme et la contrition (car nous sommes des héritiers de la France coloniale et l'identification avec toutes les révolutions françaises). Et pourtant, cette haine n'était-elle pas condamnable ? La haine qui vise des écoles n'est-elle pas la haine de l'école ? L'antiracisme interdit de dire cela. La France est entrée dans la démocratie par la révolution : c'est sa gloire et son malheur. Le peuple ne connaît plus ses classiques mais connaîtra toujours Robespierre : il a installé l'amour de la haine en politique ; et l'antiracisme prend en France des formes particulièrement dures à cause de cette tradition robespierriste. Il y a en France des gens qui éprouvent de la gratitude pour ce pays, non pas pour ses faits historiques mais pour la langue, les paysages, la culture, l'hospitalité, les modes de vie. Il y a en parallèle toute une catégorie de nouveaux Français totalement imperméables à ce sentiment et dont l'âme est occupée par le ressentiment et l'arrogance, alimentés par l'amour de la haine. il suffirait de le dénoncer pour arracher ceux-là à leurs certitudes. Il faut prendre acte de cette haine mais surtout ne pas l'idéaliser car on risquerait de l'aggraver.

"Un homme, ça s'empêche"
Camus a retenu de son père qu'il n'a pas connu cette citation remarquable. Il en a tiré une philosophie de la limite, conciliant la révolte et la mesure, pour s'empêcher d'aller dans la démesure de la révolte. Il y a en l'homme autre chose que la haine : la beauté du monde, l'amitié. C'est sur la limite que Camus et Sartre se sont opposés car la modernité a ouvert à la révolte un champ illimité. C'est cela qu'il aurait fallu dire en novembre 2005 pour que l'amour de la haine ne soit pas le plus fort. Un home, ça s'empêche : faire honte pour humaniser. Cette résurrection de la haine est inquiétante car elle pousse les pauvres gens à voter pour des extrêmes populistes.

Le climat actuel ressemble à celui des années 50 et Sartre semble à nouveau l'emporter sur Camus.
La mentalité politique se défait sous les coups de l'amour de la haine.
La France est entrée dans la démocratie par la révolution. C'est sa gloire et son malheur.


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