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COLLOQUE HEC-X-ENA

septième colloque international hec-x-ena

Oui, le capitalisme a toujous
un avenir

Par Jean-Marc Chabanas, diplômé de l'X.




La question de ce 7e colloque de mars 2006, “le capitalisme a-t-il un avenir ?”, a
reçu globalement une réponse positive, quoique nuancée. Oui, si ce capitalisme rénové s’accompagne d’une “gouvernance” mondiale, garantie par des dispositifs de contrôle et de régulation. L’équilibre s’établira entre les différents “porteurs d’enjeux” que sont les actionnaires, les salariés et les clients.

 

 

Sommaire

  1. Table-ronde d'introduction
  2. Quel profit pour quel partage ?
  3. Nouveaux riches et nouveaux pauvres
  4. Le Nord a-t-il sacrifié le Sud ?
  5. Vers un nouveau capitalisme ?
  6. Conclusion par Thierry Breton, Ministre de l’économie, des finances et de l’industrie
  7. HEC - X - ENA : Des regards complémentaires


Un avenir, oui mais…



“Oui” répond sans hésitation Kiyo Akasaka, secrétaire général adjoint de l’OCDE, qui en veut pour preuve la réduction du fossé entre les divers pays, illustrée par l’évolution du PIB au cours des cinquante dernières années, ce PIB ayant été multiplié par 8 en Chine, par 6 en Asie de l’Est et par 3 en Inde. Pour lui, “la communauté internationale reste fidèle à ses efforts pour réduire ce fossé”.
Oui également pour Ashwini Kakkar, président de la CCI de Bombay, mais dans une version nouvelle : “la robotique va progresser, l’informatique va se substituer à la réflexion, la mobilité va s’accroître dans le monde entier et apparaîtront des valeurs nouvelles, l’eau, l’air, le temps disponible.”


Oui pour Ibrahima Sall (H.85), ancien ministre de la coopération et du plan du Sénégal, malheureusement absent pour raison de santé, mais qui avait tenu à faire savoir que “le capitalisme est un long fleuve qui se déroule entre les rives de la ruse et du désir, avant d’atteindre enfin l’océan de la mondialisation”.


Oui moins romantique pour Jacques Attali, président de PlaNetFinance : “Est en train de naître un capitalisme des pauvres auxquels on accordera un accès au crédit au lieu des les rejeter". Il imagine "la démocratie équilibrer le marché en entrant dans l’entreprise, dans les collectivités locales, voire dans le gouvernement de la planète". Il voit enfin apparaître "dans les interstices du capitalisme", une structure aujourd’hui matérialisée par les ONG  qui "attirera les jeunes en donnant du sens à leur vie, plutôt que la recherche du profit."
“Non” affirme au contraire Edouard Tétreau (H.92), DG de Médiafin, “le capitalisme n’a aucun avenir, car l’avenir ne l’intéresse pas”. Mais, c’est pour aussitôt corriger “qu’il faudra bien trouver un avenir au capitalisme, car les systèmes alternatifs sont pires”.



Une régulation du partage des profits


Capitalisme donc, et donc profit.
“Quel profit pour quel partage ?” s’est demandé une première table ronde. Les modalités de partage du profit doivent-elles changer ? Quel est le bon équilibre à trouver pour  assurer la solidité du système économique ?


“Attention, souligne Alain Leclair (H.62), président de l’Association française de la gestion financière, il faut créer des valeurs avant de les partager”. Mais, ces valeurs existent bien aujourd’hui et l’on évoque, par exemple, le chiffre de 80 milliards d’euros de profit pour les entreprises du CAC 40.
Jean Peyrelevade (Associé-gérant de Toulouse & Associés), regrette pourtant l’absence de chiffres précis sur ce qu’est le “vrai” profit. Il estime cependant que “tout est mis en œuvre pour donner aux actionnaires (30 millions de personnes dans le monde) une rentabilité très forte. Le système est très efficace et l’on assiste à un affaiblissement du pouvoir salarial. Les salaires réels par tête augmentent moins vite que la rentabilité par tête.” Alain Leclair confirme que, selon les chiffres à sa disposition, “depuis 1980, les salaires représentent de façon constante 58 % du PIB aux Etats-Unis, alors qu’en France ils ont régulièrement diminué, de 57 % à 51 %.”


Joêl Décaillon, secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats, se demande si “le partage doit se situer uniquement dans l’entreprise. Ne faut-il pas retrouver des moyens de mutualisation ? L’avenir de la Chine est-il uniquement dans la croissance ? La croissance est aujourd’hui générale mais elle crée en même temps de profondes inégalités.”
Inquiétude aussi pour Mercedes Erra (H.81), présidente exécutive d’Euro-Rscg Monde et présidente de l’Association HEC : “l’argent va à l’argent et non aux salariés. Arrivera un moment où la motivation ne suivra pas”.


On en vient donc à ré-évoquer la fameuse participation. “Et l’important, c’est de participer”, parodie Edouard Tétreau  avec son humour corrosif.
Pour Jean Peyrelevade, “la participation se heurte à une résistance systématique : les patrons n’en veulent pas, les gouvernements de droite suivent les patrons, les gouvernements de gauche jugent impensable d’approuver la notion même d’actionnariat et les syndicats repoussent cet embryon de concurrence interne. Mais la participation est effectivement un élément possible de régulation.”
Le mot de régulation est lâché et il ne quittera plus la suite des débats… “La régulation est un moyen de corriger sans réglementer, donc sans stériliser l’innovation”, souligne Alain Leclair.



La salle réagit

Prendre des risques

La parole est donnée à la salle et principalement à quelques étudiants des trois écoles concernées.

Questions :
Peut-on muter vers une démocratie actionnariale ?
Quel peut-être le rôle du management ?

Réponse des conférenciers :
Le pouvoir est aujourd’hui détenu par l’actionnaire, le management ne peut qu’obéir. Mais les actionnaires ne font que passer (la durée moyenne de détention d’actions est de 7 mois et même seulement de  4 mois pour les non-résidents). Il faudrait modifier ce comportement (un auditeur suggère même de modifier la rémunération en fonction de la durée de l’actionnariat). Nos enfants ne reçoivent aucune culture économique dans nos écoles. Il faut leur donner le goût du risque et celui d’investir. Le pire des risques est de ne pas prendre de risque.




Donner un sens à sa vie


Le capitalisme peut-il faire reculer l’exclusion ? Saurons-nous résoudre les problèmes de la pauvreté? Sous le titre “nouveaux riches et nouveaux pauvres”, une deuxième table ronde s’est disputée entre réalisme et philosophie.
Martin Hirsch, président d’Emmaus France, dresse d’abord un tableau assez noir de la situation  Il estime en France “les pauvres”, c’est à dire “ceux qui n’ont plus de pouvoir sur leur propre vie”, à hauteur d’environ 15 % de la population. Un indicateur significatif est à ses yeux “la crise de trois organisations : les prisons, les hôpitaux psychiatriques et les centres d’urgence. De plus, notre pays ne rémunère pas assez le travail de ceux qui en retrouvent et qui se demandent avec appréhension si ce travail va résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés.”


Pour Jean-Paul Bailly, président du Groupe La Poste, l’objet du débat est celui des “nouveaux pauvres”, en insistant sur le nouveau dans son aspect qualitatif : “Auparavant, on se trouvait en haut ou en bas de l’échelle. Aujourd’hui, les nouveaux pauvres sont à côté de l’échelle.”
Philippe Lagayette, président de JP Morgan en France, se veut plus nuancé. “Le système n’est pas globalement porteur de pauvreté. Le niveau de vie global augmente. Le moteur du capitalisme, c’est la prise de risque, qui entraîne l’envie de la rémunération. Mais, il produit beaucoup d’inégalités et nous sommes donc face à un problème de société où nous devons veiller à ne pas abandonner trop de laissés pour compte.” A ceux qui estiment, comme l’a évoqué Martin Hirsch, que “les jeunes sont devenus les pauvres”, ou réciproquement, il réplique “qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. Certes, la première marche d’entrée dans le monde du travail est la plus haute, mais il nous incombe de l’abaisser.”


Jean-Luc Gréau, économiste, revient sur la déflation salariale évoquée précédemment. Pour lui, le pouvoir d’achat a baissé dans le temps où la productivité augmentait de 8 % et ceci au seul bénéfice des actionnaires. Il rappelle aussi que “la croissance formidable de la Chine a créé une nouvelle classe de nouveaux riches, ce qui, en soi, n’est pas scandaleux. Elle a créé parallèlement de nouveaux pauvres, anciens salariés des entreprises d’état. Elle a drainé vers les villes cent à cent cinquante millions de campagnards, qui travaillent (sans contrat) à réaliser les produits textiles que nous achetons. Peut-être faudrait-il créer des taxe contre le dumping social ?”
Patrick Viveret, philosophe, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, estime que la déconnexion entre le travail et le revenu se situe aux deux bouts de la chaîne. “Certes, le revenu cumulé de deux cent personnes est équivalent à celui de deux milliards de pauvres, mais sont-ils plus heureux pour autant?  Ce qu’il faut, c’est à chacun le pouvoir de faire de sa vie une œuvre et de son travail un métier.”


La salle réagit

Pauvreté et inégalité

Question :

Quelle distinction fait-on entre pauvreté et inégalité ?

Réponse des conférenciers :
La distinction entre pauvreté et inégalité est une question de seuil. La misère, plus encore que la pauvreté, se trouve d'ailleurs aux deux bouts de l'échelle, avec la misère spirituelle de ceux qui ne savent plus donner un sens à leur vie.




Nord contre Sud


A-t-on renoncé à réduire l’écart entre pays riches et pays pauvres ? C’était le thème de la troisième table-ronde intitulée “Le Nord a-t-il sacrifié le Sud?”
Kiyo Akasaka, secrétaire général adjoint de l’OCDE, déjà cité, reconnaît que, “si le fossé se comble avec les pays d’Asie, il s’est plutôt creusé avec ceux d’Afrique et d’Amérique latine”.
Vincent Redier, président d’AON en France, ajoute que, dans le secteur des assurances qu’il représente, comme dans tout autre à caractère capitaliste, “il faut quand même gagner de l’argent”. Le secteur des assurance, dit- il, “exige stabilité économique et sociale, conditions qui  ne sont pas encore bien remplies en Afrique.”


Plus optimiste, Jean-Cyril Spinetta, président du Groupe Air-France - KLM, estime que “la mondialisation qui s’accélère offre dès aujourd’hui des solutions économiques à 60 % des habitants de la planète. Deuxième bonne nouvelle, l’évolution démographique marque une révolution dans les comportements. Le taux de fécondité moyen tend vers le niveau de 2,1 enfant par femme, quel que soit le pays ou la religion (il était encore de 6 en 1950, de 5 en 1970, de 3 en 2000), avec la seule exception de l’Afrique ou il reste de l’ordre de 5.”
Il rappelle aussi, en s’en félicitant, l’instauration à l’instigation de la France d’une taxe sur les transports aériens pour financer la lutte contre les pandémies mondiales ; il cite à ce propos Bernard Kouchner : “les médicaments sont au Nord, les malades sont au Sud”.
Mais, que va-t-on faire de cet argent ?
Selon Pierre Le Sourd, président du Leem (Les entreprises du médicament, ex-syndicat des industries pharmaceutiques), “il faut refuser les solutions qui n’en sont pas. Distribuer des médicaments ne sert à rien sans accompagnement. Des pays comme le Brésil, la Chine ou l’Inde ont décidé de se lancer dans la recherche. L’industrie pharmaceutique propose à ces pays des partenariats. Mais d’autres pays ne considèrent pas les problèmes de santé comme prioritaires, allant même jusqu’à nier les maladies.”


Jean-Louis Chaussade, DG de Suez Environnement, aborde le problème de l’eau : “la quantité d’eau douce est constante (1 % de l’eau totale) et représente théoriquement à l’échelle mondiale une moyenne de cinq mille mètres cubes par habitant et par an. En réalité, un milliard de personnes n’a pas l’accès à l’eau courante et deux milliards et demi n’ont pas celui à l’assainissement. 85 % des maladies infantiles sont transmises par l’eau. Le problème de l’eau est local, les déplacements d’eau restant très difficiles. Si certains estiment que l’eau doit être gratuite et n’a donc pas de prix, le service en a un. Mais un prix raisonnable suffit pour assurer la maintenance et la distribution. Il faut évidemment une bonne gestion des systèmes et le contrôle d’organismes indépendants pour rester à l’abri des aléas politiques.”



La salle réagit

Vers une gouvernance mondiale

Questions :

Les normes ou notations diverses n'enfoncent-elles pas les pays pauvres ?
Est-il possible d'avoir des projets éthiques et durables avec des normes plus faciles ?

Réponse des conférenciers :
On ne progressera pas sans une "gouvernance" internationale. Il faut exprimer une volonté et une ambition.




L’émergence des "porteurs d’enjeux"


Régulation, contrôle, organismes indépendants… autant de thèmes pour une dernière table-ronde intitulée comme il se doit “vers un nouveau capitalisme ?”
Denis Ranque, président de Thalès, estime que l’on voit se multiplier les contrôles indépendants mais qu’on ne peut définir ce qu’est une réelle indépendance. Pour lui, rien ne remplace l’éthique personnelle de celui qui est chargé du contrôle. “Le nouveau capitalisme, lui, doit avant tout respecter les différents stakeholders (qu’il traduit par “porteurs d’enjeux”) et parmi eux les trois principaux que sont les actionnaires, les salariés et les clients. Leurs intérêts, qui peuvent sembler divergents à court terme, sont en réalité convergents à long terme. Quant au rôle de l’Etat, il peut se manifester par la commande publique, par l’actionnariat public et par la réglementation. Mais aussi par l’environnement qu’il procure à l’activité économique : infrastructures, formation, recherche fondamentale.”


Patrick Gounelle, président d’Ernst & Young en France et en Europe du Sud, voit dans la régulation “un facteur de confiance”. “Il est bon, dit-il, qu’on fasse signer à un responsable une déclaration du genre : je suis honnête et je vous ai tout dit.”  Il rejoint Denis Ranque sur le fait “qu’à force d’être indépendant, on peut devenir incompétent. C’est la compétence du contrôleur qui est importante, à condition de respecter les valeurs éthiques.”
Jean-Pierre Teyssier, président du Bureau de Vérification de la Publicité (BVP) – “qui régule la publicité depuis soixante-dix ans” –, déclare qu’il faut “mieux légiférer”. “C’est d’ailleurs le titre même d’un traité de l’Union européenne datant de 2003. On distingue l’autorégulation qui dépend du privé et qui permet aux entreprises d’établir des codes de conduites collectifs et de créer des organismes de contrôle spécialisés, comme c’est le cas pour la publicité. La “régulation” tout court dépend du secteur public. C’est un système de contrôle qui ne doit pas être un retour à la réglementation. Avec le nouveau capitalisme, enfin, apparaît la “co-régulation”, qui dépend à la fois du public et du privé : les pouvoirs publics fixent les objectifs ; aux acteurs professionnels de mettre en place le dispositif de contrôle.”


Ashwini Kakkar, DG de Thomas Cook en Inde et président de la CCI de Bombay, confirme sa confiance dans les nouvelles valeurs, le temps remplaçant l’argent.
Quant à Colette Neuville, présidente d’Adam (Association de défense des actionnaires minoritaires), elle regrette que “l’intérêt social se confonde avec celui des actionnaires” et réclame “de la responsabilité face à la liberté”.



La salle réagit

S'adapter en permanence

Questions :

Comment définir la responsabilité des politiques ?
Comment trouver des réglementations communes ?

Réponse des conférenciers :
Il faut un cadre au niveau mondial. Les pays se rapprochent inexorablement. Il ya des limites à la main d'oeuvre à bas prix et à l'absence de protection sociale. C'est une question de temps. Il faut s'adapter en permanence.


Le mot de la fin


Le mot de la fin est laissé à l’hôte des lieux où se tenait le Colloque, Thierry Breton, Ministre de l’économie, des finances et de l’industrie, qui rappelle à titre de boutade que “36 % des français se déclarent favorables au capitalisme contre 68 % des chinois.” Lui aussi insiste sur l’importance des “porteurs d’enjeux” (en anglais stakeholders, qu’on peut traduire aussi par “parties prenantes”) et parmi eux la trilogie “actionnaires-clients-salariés”.  “Que chacun puisse en permanence être écouté, entendu, et que tous avancent ensemble.”




HEC - X - ENA : Des regards complémentaires


Le septième Colloque international  des anciens élèves de l’ENA, HEC et Polytechnique se proposait de poser des regards complémentaires sur l’évolution du capitalisme, qui reste aujourd’hui le seul modèle économique crédible.  Un regard féminin de la part de Mercedes Erra (H.81), présidente de l’association des diplômés HEC, mais aussi celui d’anciens élèves dont la majorité opère dans le secteur privé. Un regard plus étatique, selon Arnaud Teyssier, président de l’association des anciens élèves de l’ENA dont trois sur quatre sont restés au service de l’Etat. Un regard intermédiaire pour Pierre-Henri Gourgeon, président de l’association des anciens élèves de l’école Polytechnique, qui joue le rôle de trait d’union.



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