La richesse des autres
Comment continuer à vivre en communauté
Dans le cadre des Rencontres : conférence avec Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherche au CNRS.
Fracture sociale, fracture ethnique, fracture culturelle, Jacqueline Costa-Lascoux nous présente une France telle que nous la ressentons aujourd’hui, et telle qu’elle nous a choqué quand les banlieues se sont enflammées: une France fragmentée, tiraillée entre des intérêts et objets différents dans des univers qui se comprennent mal. Une France où le jeune en “jogging-casquette” se sent humilié par les questions de l’employeur en costume trois pièces, qui semble sortir tout droit de l’inquisition. Une France, il est vrai, qui traite mal la diversité alors qu’elle est son histoire, une histoire qui semble oubliée.
Mais faut-il en parler en termes de déclin, ou positiver en y voyant de simples fissures? C’est cette dernière optique que semble privilégier Jacqueline Costa-Lascoux, en refusant de n’analyser que le mal. Notre société bouge, se transforme, et nous devons chercher à comprendre d’où viennent ces fractures, pour essayer de les résoudre… et tout à coup, nous apercevrons un brin d’herbe.. une fleur… comme dans Stalker, de Tarkovski.
L'esthétique de la vie en communauté
Fernand Braudel disait “la France se nomme diversité”. Or ce qui pose problème, c’est la façon de traiter cette diversité; car nous vivons dans un monde métissé, qui connaît les phénomènes de construction européenne, de mondialisation, de migration politique... tant d’évolutions qui demande de l’esthétique, et tournent autour de la question: comment vivre ensemble ?
Le pouvoir de la parole
Pour vivre ensemble il faut savoir s’écouter. Mais notre monde est celui du bruit et de la fureur. Les adolescents entendus dans les quartiers “sensibles” disent se sentir “humilié”. La parole est humiliée et l’humiliation est une atteinte à la dignité humaine.
Non pas en termes d’inégalités sociales, cette fois, de revenus par exemple, car cette fracture-ci est doublée d’une fracture culturelle : les codes culturels, sociaux, la langue même, ne sont plus partagés. Lors des émeutes de Los Angeles, qui firent 57 morts, les études linguistiques ont abouties, entre autre, à un constat: ces jeunes se sont isolés à l’intérieur de leur sous-groupe par le secret du code; c’est à dire qu’ils se sont bricolés une langue propre, pour ne pas être compris de tout le monde. La France connaît également ce phénomène d’ethnicisation de la société: lorsque celui-ci est jumelé du phénomène de territorialisation des politiques publiques, deux univers se créent et la fracture atteint son paroxysme.
Victimisation de certaines population et dramaturgie
Le problème est que lorsqu’on en arrive là, l’incompréhension croît et si l’on analyse pas objectivement les situations, mais qu’on les lit en terme de rapports de domination et de culpabilité, elles peuvent être dramatisées, ce qui conduit parfois à une certaine victimisation de populations données.
L’exemple de l’entretien d’embauche entre le jeune communément appelé jeune des banlieues et l’employeur en costume trois pièces vient d’une étude réalisée à Argenteuil visant à réunir ces deux univers. A la fin de l’entretien, on leur a fait visionner le film qui en avait été fait: grâce à cette prise de recul, le jeune a avoué qu’à la place de l’employeur il ne se serait pas pris, et l’employeur a admis que pour sa part, ses questions n’étaient pas toujours adaptées…
L'histoire de la diversité
Le multiculturalisme est un traitement particulier de la diversité à partir des origines et des appartenances. Sans intégration, il n’est qu’un fait. Mais qu’est-ce que l’intégration ? Elle n’est pas qu’une présence physique sur un sol, mais une construction mutuelle. L’unité française ne tient pas à son homogénéité, l’unité est politique, et fondé sur des valeurs communes, telles que la République.
Tout ceci est question de relation au différent: la relation à l’étranger est plus facile, car la distance géographique aide à analyser, tandis que quand il s’agit de l’immigré, une fausse proximité nuit à cette prise de distance nécessaire. L’intégration est la clé. Mais comment se fait-il qu’on l’ait oublié ? Comment avons nous pu omettre que cette fameuse intégration date du droit des peuples à disposer d’eux même, prôné lors de la décolonisation ? L’état lamentable du débat actuel sur la décolonisation dénote une amnésie de la complexité de cette histoire.
Le problème de l’intégration culturelle est originel. Après l’échec de la politique d’intégration des années 50, dû aux “événements d’Algérie”, l’intégration et le droit du sol se sont vus dénigrés, notamment dans les années 70, quand les Algériens ne voulaient pas devenir des “français de papier”. Puis un autre revirement a placé le droit de la nationalité au cœur des débats: l’époque où le gouvernement Fabius voyait ce droit comme un remède à a faible démographie française et une solution au problème des retraites. Enfin, depuis 1990, on joue sur la culpabilité historique.
Au cœur de tout ça se trouve la relation à l’histoire oubliée, l’histoire de la France et du vieux continent, qui n’est pas comparable, par exemple, à celle des Etats-Unis, dont le creuset est complètement différent mais dont l’histoire est beaucoup plus récente également...
Qu'est-ce qui continue à faire le lien ? (ce lien est-il suffisant ?)
Cette question est corrélative à la crise de la démocratie participative et représentative. Les jeunes, notamment, sont insatisfait de cette démocratie qui ne leur apporte pas de solution, ou du moins pas en ce qui concerne leurs problèmes d’identité. Ceux-ci ne sont pas résolus par des discours sur la citoyenneté, qui parlent d’adhésion, de choix, de contrat social, de territoire, quand ils auraient besoin d’entendre parler de terroir et d’héritage ancestral, de filiation et de communauté. On a pas su penser ces deux registres de façon dialectique.
La religion, en revanche, offre des explications du monde et de la vie, de l’amour et de la mort… il semblerait que notre système juridico-politique ait négligé la pensée symbolique, la dimension identitaire, l’affirmation de certaines valeurs. C’est sûrement pourquoi les jeunes on été attiré par ces religions revendicatrices qui ont récemment fait du bruit dans les écoles…
Ethnicisation de la société, territorialisation des politique publiques, parole humiliée, victimisation et dramaturgie...tant de fractures qui nient l’Egalité pour qui la France c’est pourtant historiquement passionnée... Nous avons négligé la pensée symbolique, la dimension identitaire, l’affirmation de certaines valeurs. Car vivre ensemble est un art et l’intelligence collective se forge; nous devons y travailler ensemble, pour retrouver la richesse du partage réciproque. Peut-être pourrions-nous réécrire certains aspects du Discours De La Méthode ?
Marie Desnos